Ce n'était pas le retour qu'ils avaient imaginé. Sous les éclairs, jeudi 10 septembre au soir, 82 Haïtiens ont touché le sol du Cap-Haïtien, menottés par une décision venue de Washington. 71 hommes, 9 femmes et 2 enfants. Une première : jamais un vol d'expulsés des États-Unis n'avait atterri si tard au Cap, après 19h, après avoir tourné longtemps dans le ciel à cause de l'orage.
À l'ONM, l'accueil est protocolaire. Un plat chaud, les médicaments rendus, les papiers américains transmis aux autorités haïtiennes, et une enveloppe de 10 000 gourdes. Une somme symbolique pour refaire sa vie. Pour la plupart, 10 000 gourdes, c'est à peine un ticket pour rejoindre Port-au-Prince ou les Gonaïves, pas de quoi reconstruire 14 ou 21 ans de vie.
C'est l'histoire de ce trentenaire de Petite-Rivière-de-l'Artibonite qui résume le piège. 14 ans à Los Angeles, une femme, deux enfants dont un Américain. Interpellé le 8 septembre alors qu'il avait encore un rendez-vous à l'immigration. « On m'a donné deux options : Haïti ou le Mexique. J'ai choisi Haïti ». Une phrase qui dit tout de l'absence de choix. Son fils américain, lui, a failli finir au Mexique.
Plus loin, un quinquagénaire qui a passé 21 ans à West Palm Beach, en Floride. Arrêté au volant, en allant au travail. Son tort : son permis de travail a expiré avec la fin du TPS. Six semaines de détention, puis l'avion. 21 ans d'impôts, de loyer, de transferts d'argent vers Haïti, effacés par un contrôle routier. « Au moins là-bas on pouvait travailler et envoyer de l'argent à la famille », lâche-t-il.
Ces deux parcours illustrent la nouvelle réalité : la fin du TPS a transformé des travailleurs installés depuis des décennies en sans-papiers du jour au lendemain. Ce ne sont plus des clandestins à la frontière, ce sont des pères de famille arrêtés sur le chemin du travail, à Los Angeles ou en Floride.
Et c'est là que l'histoire devient cruellement poétique. Dehors, sous la pluie, les musiciens engagés par l'ONM depuis deux semaines pour « humaniser » l'accueil jouaient Tabou Combo : « Ala kontan m kontan aswè a m nan peyi mwen ! » Un chant de joie pour un retour forcé. Pour ces enfants nés au Brésil et aux USA, « lakay » n'a jamais été ici.
Ce vol du 10 septembre n'est qu'un début. Alors que l'Église catholique américaine demande à Trump de suspendre les expulsions, citant le massacre de Kenscoff, 82 autres visages viennent de découvrir que le retour au pays peut être la plus dure des punitions.
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