Une accusation gravissime du Groupe d'experts de l'ONU. Le dernier rapport des Nations Unies sur Haïti (S/2025/597 et S/2026/241) documente avec des chiffres précis ce que beaucoup soupçonnaient : les stocks de la Police Nationale d'Haïti (PNH) sont devenus la principale source d'approvisionnement des gangs. Au paragraphe 111, les experts écrivent que «les détournements de matériel provenant des stocks de la Police nationale d'Haïti demeurent une source de préoccupation persistante». Des munitions utilisées par la police sont régulièrement retrouvées dans les stocks des gangs.
70% des munitions des gangs viennent de la PNH. Le rapport donne un exemple accablant pour étayer son propos. Parmi les 336 cartouches de calibre 7,62 x 51 mm recensées par le Groupe d'experts à la suite de saisies effectuées auprès des gangs Jamesley et Krache Dife en 2026, «70% provenaient de détournements des stocks de la Police nationale d'Haïti». Un chiffre qui confirme que l'armement des groupes criminels ne vient pas seulement de l'étranger, mais bien des arsenaux de l'État.
Des policiers trafiquants au service du gang Tokyo. Tous ces détournements ne sont pas des pertes au combat. Au paragraphe 112, l'ONU précise que si une partie du matériel a été perdue lors d'affrontements, «d'autres cas sont révélateurs d'activités de trafic». Durant la période considérée, la police a arrêté plusieurs agents corrompus, «dont certains se livraient au trafic d'armes et de munitions pour le compte de Chalè, le chef du gang de Tokyo (voir annexe 9)». Certains policiers récupèrent des munitions inutilisées pour les revendre à des gangs, à des groupes d'autodéfense, à des sociétés de sécurité privées et à des particuliers.
Même les Forces Armées d'Haïti sont concernées. Le scandale s'étend aux FAD'H. Le paragraphe 113 révèle que le Groupe d'experts a confirmé la présence de boîtes et de munitions de calibre 5,56 x 45 mm utilisées par des gangs et un groupe de légitime défense, «dont les caractéristiques correspondent à des munitions récemment importées par les Forces armées d'Haïti (voir S/2026/241)». En mai 2026, le Groupe a porté cette question à l'attention du Ministère de la Défense. On lui a répondu qu'une partie des munitions importées par les FAD'H avait été transférée à la PNH.
Paradoxalement, même les efforts de la PNH alimentent le trafic. Le paragraphe 114 indique qu'en 2025, la PNH a saisi 356 armes à feu, dont 132 fusils, 165 pistolets, 33 armes artisanales et 17 fusils de chasse. Mais «en l'absence d'un mécanisme centralisé de gestion des saisies, de nombreuses armes et munitions ne sont pas répertoriées, certaines étant ainsi détournées par des officiers corrompus». On saisit d'un côté, on revend de l'autre.
Un cercle vicieux qui sape toutes les opérations. Ce système de détournement institutionnalisé explique pourquoi, malgré l'arrivée de renforts et l'intensification des opérations de sécurité, les gangs ne manquent jamais de munitions. Chaque opération policière qui échoue, chaque commissariat attaqué, chaque saisie mal gérée devient une opportunité de réarmement pour Viv Ansanm et ses alliés. L'État haïtien finance, malgré lui, sa propre destruction.
L'urgence d'une réforme totale de la chaîne d'armement. La conclusion de l'ONU est implicite mais claire : tant que la PNH et les FAD'H ne sécuriseront pas leurs stocks, ne traceront pas leurs munitions et ne purgeront pas leurs éléments corrompus, aucune stratégie sécuritaire ne pourra réussir. Le rapport recommande de facto la mise en place immédiate d'un mécanisme centralisé, transparent et auditable de gestion des armes et munitions, sous supervision internationale. Sans cela, Haïti continuera de s'armer contre elle-même.
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